Les artistes

Paul Gauguin

GAUGUIN Paul

Né le 7 juin 1848 à Paris. Mort le 8 mai 1903 à Fatu-Hiva (îles Marquises), Gauguin fut d’abord un peintre de compositions, de personnages, de portraits, intérieurs, paysages, natures mortes, qui se fit connaître comme peintre, céramiste, graveur et sculpteur. Mais son œuvre est dominée par sa recherche de l’exotisme et par son désir de rompre avec la civilisation occidentale.

Son père, Clovis Gauguin, était journaliste au National. Sa mère, Aline Chazal, était la fille de Flora Tristan et la petite-fille de Mariano de Tristán y Moscoso, membre d’une famille de propriétaires terriens espagnols du Pérou. Paul Gauguin passa une partie de son enfance au Pérou. À son retour en France, recueilli par son grand-père, il fut élève indocile et bientôt pensionnaire à Paris.

À l’âge de dix-sept ans, il navigua de 1865 à 1871 de Marseille à Rio, puis s’engagea comme marin militaire. Sa mère étant morte en 1867, Gauguin, âgé de vingt-trois ans, fut placé sous la tutelle de Gustave Arosa, photographe et amateur d’art, qui possédait notamment des œuvres de l’Antiquité gréco-romaine et de l’art moderne. Gauguin entra comme commis d’agence dans une maison financière, où il réussit fort bien.

En 1873, il se maria avec Mette Gad, une jeune Danoise, dont il eut plusieurs enfants. Il entra bientôt en contact avec les impressionnistes, dont les œuvres étaient alors exposées à Paris. Pissarro, qui connaissait le photographe Gustave Arosa, exerça une influence importante sur lui. Gauguin achetait avec ses gains en Bourse des œuvres de Cézanne, Guillaumin, Pissarro et d’autres artistes de l’époque.

En 1874, il avait commencé à peindre en amateur. Émile Schuffenecker, collègue à la même agence, l’entraîna à l’Académie Colarossi, où il s’initia à la technique des impressionnistes, à la division de la touche et à l’utilisation des couleurs pures. Il fut bientôt reconnu par les membres du groupe, qui le firent inviter à leur quatrième exposition.

En 1883, il prit la décision de quitter son emploi et de consacrer tout son temps à la peinture, persuadé qu’il pourrait en vivre. Vite déçu quant à ses revenus, il fit venir sa femme et ses enfants s’installer à Rouen. Sa femme n’accepta pas ces nouvelles conditions de vie et, après une séparation devenue inévitable, elle retourna dans sa famille à Copenhague. Gauguin, ayant accepté un modeste poste de représentant de bâches imperméables, la rejoignit. Sa décision fut très mal perçue par sa belle-famille et contribua à la rupture.

Jusqu’à ses dernières années, il entretint une correspondance suivie avec Mette et les enfants. Rentré en France, il ne retrouva guère que les difficultés matérielles et l’incompréhension. Il lui fallait donc fuir Paris, qui était, disait-il, « un désert pour l’homme pauvre ».

Devant la nécessité et l’urgence de peindre, les attraits romantiques des ailleurs servirent-ils aussi à occulter une peur des responsabilités quotidiennes ? La question se posa après la dernière exposition des impressionnistes, en 1886. Gauguin, qui avait besoin de rompre avec les habitudes et de rechercher sa propre voie, éprouva le besoin de réagir contre l’abstraction d’une peinture trop attachée à la nature.

Le critique Félix Fénéon a défini les motivations de la crise : « Sacrifier l’anecdote à l’arabesque, la nomenclature à la synthèse, le fugace au permanent », formule qui s’appliquait aussi bien à Seurat qu’à Van Gogh.

La Bretagne attira Gauguin, alors encore considérée comme une contrée demeurée dans un état de pureté primitive. Lors d’un premier séjour, il se familiarisa avec la région et avec la céramique. D’avoir goûté à ce dépaysement et à cette nostalgie des souvenirs d’enfance et de famille, il s’embarqua en 1887 pour Panama, puis pour la Martinique.

Gauguin et les années de Pont-Aven

À la Martinique, il se lia avec Van Gogh, déjà alors exactement au même moment dans sa période impressionniste parisienne. Pendant l’hiver, il retourna en Bretagne, où il retrouva des paysages qui lui étaient déjà familiers.

En 1888, il travailla de nouveau avec Émile Bernard, élaborant ensemble les concepts de « synthétisme » et de « synthétisme ». Désormais sûr de lui comme il était accoutumé de l’être dans la vie, il put imposer sa conception de la peinture.

Il retrouva Paul Sérusier. La leçon de peinture historique que Gauguin donna à celui-ci aboutit au petit panneau, dit Le Talisman, que Sérusier rapporta à ses compagnons qui, à partir de cette mort de l’année 1888, allaient se constituer en groupe des Nabis.

Durant les derniers mois de 1888, Gauguin, cédant à ses rêves, rejoignit Van Gogh à Arles. On sait à quel point ces deux artistes eurent des rapports conflictuels et dramatiques. Gauguin regagna Paris, hébergé par Schuffenecker, où il peignit notamment le groupe de la famille, créa quelques céramiques et s’essaya à la gravure sur zinc.

Il se lia aussi avec Daniel de Monfreid, rencontré chez Schuffenecker, duquel Pola Gauguin dira plus tard : « Il avait une joie particulière à arranger les affaires des autres » ; en effet, il hébergea un temps Gauguin dans son atelier de la Cité des Artistes du boulevard Arago.

Plus tard, Gauguin établit et entretint le lien, surtout par une correspondance interrompue, entre Gauguin à Tahiti et le monde et le marché parisiens.

Au début de 1889, comme pour se ressourcer, Gauguin retourna en Bretagne, à Pont-Aven, puis, après l’épisode sans suite d’une exposition au Café Volpini lors de l’Exposition universelle, au petit port du Pouldu, où il passa l’année 1890.

Il y avait longtemps que Gauguin, après son enfance péruvienne, ses années de navigation et sa familiarité avec une Bretagne primitive, son aspiration à une pure spiritualité originelle, était hanté par l’exotisme. Bien sûr, il lisait Pierre Loti, que Van Gogh lui avait conseillé, mais s’il était sensible à l’image paradisiaque de Tahiti, c’était encore la conception colonialiste qui lui faisait envisager, plutôt qu’à Tahiti, un exil prochain à la Martinique, à Madagascar ou au Tonkin, où trouver un débouché pour sa peinture considérée comme une marchandise.

« Je suis un peu de l’avis de Vincent, l’avenir est aux tropiques qui n’ont pas encore été peints et il faut trouver de nouveaux motifs pour le public, stupide acheteur. »

Il est bien entendu que Gauguin ne se limita pas à cette conception parfaitement mercantile du « mythe » exotique et qu’il y vit autre chose, « plus de ressources comme types, religion, mysticisme, symbolisme ».

Dans les mois qui suivirent son retour de Bretagne à Paris, il fréquenta surtout les milieux littéraires symbolistes, notamment autour de Mallarmé, où ses peintures de Bretagne l’avaient fait reconnaître comme des leurs, et chercha d’ailleurs des soutiens pour réaliser son projet de départ, qui prit bientôt l’aspect d’une célébration symboliste.

Était-il symboliste ? Il voulait l’être ; il réalisa la lithographie Symboliste ; pourtant, au retour d’un banquet en son honneur et pour son départ, présidé par Mallarmé au Café Voltaire, il nota, non sans réticence à son affiliation : « Est-ce que les Nabis aussi étaient symbolistes ? »

Une vente de trente de ses tableaux fut organisée à l’Hôtel Drouot. Pourtant, il ne semble pas qu’il mit tout de suite beaucoup d’ardeur à partir. Alphonse Daudet évoque « Gauguin qui voudrait aller à Tahiti… et qui ne part jamais. Au point que ses amis les meilleurs finissent par lui dire : il faut vous en aller, mon cher ami, il faut vous en aller. »

Enfin, Ary Renan, fils d’Ernest, lui ayant obtenu un ordre de mission, en juin 1891, il arriva à Papeete, surtout occupé à nouer des contacts utiles.

Après s’être installé dans un village du sud, loin de la capitale occidentalisée, il passa deux années dans l’île, peignant, sculptant, se familiarisant avec ses nouveaux thèmes et constituant les matériaux pour le témoignage qu’il projetait de porter sur son intégration d’occidental dans son nouveau milieu et sur son passage à l’état sauvage.

Pourtant, dès 1892, il songea à se faire rapatrier, ce qu’il obtint à la fin août 1893. Ayant providentiellement hérité de son oncle et tuteur d’Orléans, il aménagea, rue Vercingétorix, un atelier ostensiblement exotique, lui-même posant à l’excentrique, flanqué d’une très voyante « Annah la Javanaise », pour recevoir relations utiles et privées.

Une exposition personnelle à la galerie Durand-Ruel ainsi préparée ne rencontra guère qu’incompréhension. Pendant ce séjour parisien, peignant peu, il s’initia à la gravure sur bois, au monotype et à la réalisation d’estampes. Précurseur du livre d’artiste, il s’employa à la réalisation d’un ouvrage.

Tahiti et les Marquises

En 1901, au cours de sa dernière année, Gauguin quitte définitivement Tahiti pour les Marquises. En Bretagne, Annah et Jane avaient déjà montré leur importance dans son œuvre.

Presque sans ressources, souvent en conflit avec les autorités, il se rend dans l’archipel des Marquises. Il y construit sa demeure, la Maison du Jouir, dont le portail, ensemble de figures sculptées, était flanqué de représentations évoquant ses obsessions.

Il accueillait de nouvelles vahinés, fraternisait avec la population et se dressait contre l’administration coloniale, ce qui lui valut de nombreux désagréments. En 1901, à la mort de sa fille préférée, Aline, après quoi il coupa définitivement toute correspondance avec sa femme.

À cette somme de ces événements correspond, la même année, la réalisation de la grande composition D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

Suivit, en janvier 1903, une tentative de suicide. Pour se procurer quelques moyens de subsistance, il travailla comme employé au cadastre. Puis, en septembre 1901, comme pour une ultime fuite, il s’embarqua pour Hiva Oa, île à l’écart de toute trace de civilisation occidentale, dans le lointain archipel des Marquises, où il construisit sa demeure, la Maison du Jouir.

La mort de Gauguin survint le 8 mai 1903. Il avait été condamné à cinq mois de prison, mais la mort lui épargna d’effectuer sa peine.

Expositions

À Paris, Gauguin a participé à quelques expositions collectives :

  • 1876, expose un sous-bois au Salon des Artistes Français ;
  • 1879, participe à la quatrième exposition des impressionnistes ;
  • 1881, à la sixième ;
  • 1882, à la septième, avec douze peintures et pastels et une sculpture ;
  • enfin, à la huitième et dernière.

En 1889, lors de l’Exposition Universelle, il participa, avec Schuffenecker, Émile Bernard, Anquetin, Daniel de Monfreid, Charles Laval, à l’exposition impromptue organisée, sous le titre de Groupe impressionniste et synthétiste, sur les murs du Café Volpini, installé à l’extérieur du Palais des Beaux-Arts, où les impressionnistes pactisaient avec l’académisme officiel.

Il a exposé individuellement deux fois en 1885, galerie Durand-Ruel ; en 1898, galerie Ambroise Vollard.

Après sa mort, de nombreuses expositions rétrospectives lui ont été consacrées, dont : 1906, Paris, au Salon d’Automne ; 1945, Paris, exposition commémorative de sa naissance ; 1984, New York, Museum of Modern Art ; 1989, Paris, Galeries Nationales du Grand Palais ; 1994-1995, Liège, au Musée d’Art moderne et d’Art contemporain.

Gravure, sculpture et peinture

Dans une première période, peu personnalisée, Gauguin apprit à peindre et à sculpter. Il s’initia ensuite à la gravure sur bois, surtout à partir de 1888. À la marge de l’œuvre, la sculpture apparaît épisodiquement en Bretagne et devient constitutive à part entière de l’œuvre en Polynésie.

Il n’a gravé qu’une seule eau-forte, le Portrait de Mallarmé, n’a réalisé qu’une seule lithographie, Manao Tupapau, et quelques zincographies en Bretagne et à la Martinique.

Mais les gravures sur bois, technique fruste qui convenait à sa recherche du primitif, se sont multipliées depuis la Bretagne jusqu’à et surtout la Polynésie. Certains ouvrages littéraires ont été illustrés, peu avant et après la mort de Gauguin, par des reproductions des tirages originaux de ses bois ou des illustrations de ses manuscrits : 1901, 1926, 1947 : Noa Noa de Paul Gauguin ; 1925 : Marehurehu, entre le jour et la nuit de Marc Chadourne et Maurice Guierre ; 1951 : Ancien culte maori de Paul Gauguin.

Les peintures occupent toute la vie de Gauguin et constituent l’essentiel de l’œuvre ; à ce titre elles seront analysées chronologiquement par périodes.

Autour de 1875, Gauguin peint ses premières peintures d’amateur doué et attentif, dans l’esprit de l’école de Barbizon et de Corot, et quelques natures mortes, traitées dans une pâte un peu lourde aux contours sourds.

Il admirait les impressionnistes, au point de devenir collectionneur, puis, devenu peintre lui-même, il en fut un fervent adepte. Camille Pissarro l’initia à la peinture sur le motif, à l’air et aux ombres colorées, à la touche divisée. Gauguin se considéra comme son élève, au point d’imiter aussi sa composition orthogonale du paysage et sa touche en virgules.

Dans ces années quatre-vingt à quatre-vingt-cinq, Gauguin ressentit de plus en plus la nécessité de trouver une voie personnelle et de s’éloigner de l’impressionnisme

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